Qui est le père ?

Qui est le père ?   Elizabeth LEBLANC - Psychologue

Si la position maternelle est évidente et identique à elle-même depuis l’aube de l’humanité, permanente, indestructible – de l’ordre de la nature –, la position paternelle est beaucoup plus complexe, allant de l’absence totale du père (par désintérêt et indifférence ou rejet et négation) à la toute puissance de vie et de mort du père sur la totalité de la famille. De l’ordre de la culture, la position paternelle est étroitement liée à la structure sociale et à la conception des rôles maternel et paternel, du féminin et du masculin, spécifique à une culture donnée.

Qu’en est-il de notre culture aujourd’hui ?

Au XVIIème siècle, le modèle familial était centré sur cette figure que Voltaire a appelé l'autocrate : souverain de droit divin, il exerce son autorité sur la totalité de ses sujets afin de les guider, dans l'intérêt qu'il estime être le leur (non pas de satisfaire le sien). Le pouvoir du père se situe dans le prolongement du pouvoir du souverain, qui dans tous les cas le détient directement de Dieu.
Le code civil édicté par Napoléon renforça encore cette suprématie du père.
Il faut attendre la loi du 4 juin 1970, qui en substituant l’autorité parentale à la puissance paternelle, place le père et la mère sur un pied d’égalité. Par contre, en cas de non mariage, l’autorité parentale est dévolue exclusivement à la mère, même si le père reconnaît l’enfant. Il ne pourra éventuellement exercer une autorité parentale qu’après une démarche auprès des tribunaux et avec l’accord de la mère. Ce n’est qu’avec la loi du 8 janvier 1993 qu’on reparlera d’exercice conjoint de l’autorité parentale. On est passé du PATER FAMILIAS (autorité paternelle avec droit plus ou moins absolu sur tous les autres membres de la famille) au CHEF de FAMILLE (égalité des droits et devoirs entre père et mère).

Dans notre culture aujourd’hui, comment se définit le père ?

Dans la psyché individuelle, le complexe paternel se constitue à partir de la conjonction de trois champs :
- l’archétype du père, porteur des "empreintes potentielles" qui guideront l'évolution de la relation vécue entre l'enfant et son père,
- le père réel, porteur de 3 dimensions : biologique (le géniteur), généalogique (celui qui donne son nom et inscrit dans une lignée), éducative (celui qui vit avec l’enfant),
- l’imago paternelle, c’est-à-dire la représentation interne du père tel qu’il est vécu affectivement et émotionnellement par l’enfant, associée à la représentation interne du père du père et du père de la mère, c’est-à-dire les imagos paternelles des parents.
Se rajoute un quatrième plan :
- le Père symbolique celui qui, intériorisé dans le psychisme infantile, différencie et porte la Loi de l'interdit de l'inceste, dans le sens de la nécessaire défusion d’avec le maternel.

Dans notre culture, on considère que si les quatre plans sont portés par le même homme, c’est mieux pour l’enfant. Mais cela n’a cours que dans notre culture. En effet, le père archétypique ne se projette pas directement dans la personne du père mais dans la perception que l’enfant a du rôle paternel que son père pense devoir jouer en fonction du système culturel de valeurs.  
Par exemple, dans notre culture aujourd’hui, à partir du moment où le mot père est associé au mot autorité, les images archétypales relatives au père s’organisent autour de la notion d’autorité. Ces images se projettent sur le monde extérieur et en particulier sur le personnage de l’environnement de l’enfant nommé Papa, ce qui renforce l’association père/autorité. En retour, c’est l’autorité, valeur socialement associée au père dans notre culture, qui va être recherchée par l’enfant en la personne de son père.
Un autre exemple : les soins corporels que le père peut porter à son enfant sont aujourd’hui recommandés et encouragés, leur absence étant supposée provoquer un manque narcissique dommageable pour l’enfant. Il y a cinquante ans, un père changeant son nourrisson ou lui donnant le biberon était critiqué et infériorisé. C’est l’évolution de la société, des mœurs et des valeurs associées qui entraîne non seulement un changement dans la position du père vis-à-vis de son enfant mais également un changement au niveau des attentes et besoins de l’enfant vis-à-vis du père. L’archétype ne change pas mais la représentation archétypique a changé avec l’évolution des mœurs. C’est pourquoi il n’est pas possible de mettre en parallèle les tenants et aboutissants de l’archétype de la mère et ceux de l’archétype du père1. Dans le premier cas – de l’ordre de la Nature – les caractéristiques sont clairement définies même si les représentations archétypiques, elles, sont d’infinie variété. Dans le second cas – de l’ordre de la Culture – les représentations archétypiques dépendent des valeurs qui structurent le groupe social. Le père, celui qui ouvre à la socialisation, qui introduit l’enfant dans le groupe, se doit d’être porteur – et donc garant – des ces valeurs et de les transmettre à l’enfant qui, à son tour, les recherche dans son père.

Que disent les mythes ?
 
Etant posée la variabilité de la position paternelle, si nous nous tournons vers les grandes images collectives pour déterminer ce que doit être un père et la fonction paternelle au-delà des différences culturelles… nous n’en trouvons aucune ! Les pères sont les géniteurs, qui inscrivent les enfants dans leur lignée. Ce qui est de l’ordre de l’accueil de l’enfant, de son éducation, de sa formation n’est jamais évoqué. Tout au plus voyons-nous apparaître pour tel ou tel héros masculin un mentor, un tuteur ou précepteur chargé de transmettre certains savoirs.
La seule figure complète que nous ayons pour nous guider dans cette recherche du père est le mythe de Chronos (pour les Grecs)2 /Saturne (pour les Romains). La position de père est incluse et prend sens au cœur de l’existence entière du personnage, c’est-à-dire entre sa position de fils d’un père tyrannique, sa position de père à son tour tyrannique, puis sa position de vieillard devenu sage, père d’un fils lui-même devenu adulte et puissant.

L’histoire de Chronos

Son père Ouranos est un dieu despotique : fils de son épouse Gaïa 3, il n’engendre que des monstres : cyclopes, titans… et les déteste. C’est pourquoi dès leur naissance, il les enferme dans un endroit secret au centre de la terre.
Gaïa demande de l’aide : seul son fils Chronos lui répond. Elle lui confie une serpe d’or avec laquelle il castre son père. La légende n’évoque plus Ouranos mais on parle généralement à cet endroit du meurtre du père. 4
Chronos devient à son tour le roi géniteur tout puissant. Ayant appris par un oracle qu’il serait détrôné par l’un de ses fils, il dévore ses enfants au sortir du ventre de leur mère, Rhéa. Par un stratagème, celle-ci réussit à cacher son dernier fils Zeus et lui substitue une grosse pierre qu’elle enveloppe d’un lange. Chronos ne voit rien et avale la pierre. Devenu adulte, Zeus provoque son père, le contraint à régurgiter ses 5 premiers enfants. Une guerre terrible s’ensuit, Zeus et ses frères d’un côté, Chronos et ses frères les Titans de l’autre. Ces derniers sont vaincus. Chronos est détrôné et exilé au bout du monde où il règne, à la fois comme monarque et dieu de l’Âge d’Or, sur l’Ile des Bienheureux. Il devient la figure du Vieux Sage, polarité positive de l’archétype du Père.5 Zeus devient roi de l’Olympe et règne à son tour. L’univers s’organise dans une certaine harmonie, moyennant quoi l’humanité peut être créée.

La confrontation au père

On peut voir dans ce récit quatre phases :
- l’enfant empêché de sortir de sa mère, maintenu dans un indifférencié infini,
- le fils qui castre/tue le père pour advenir en tant que sujet, ce qui correspond à certains points de vue psychanalytiques sur l’absolue nécessité du meurtre du père pour devenir adulte,
- devenu père à son tour, il reproduit sous une autre forme ce qu’il a lui-même subi de son père6. Dévorant ses enfants, il les maintient dans un autre type d’indifférencié en leur barrant l’accès à l’état de sujet : ils restent pris dans le désir du père qui veut rester maître de l’univers, ne permettant ni au temps ni à la vie de s’écouler.
- A son tour détrôné et vaincu par son fils il est exilé dans une autre contrée, il devient le roi sage qui continue à régner non plus sous une forme tyrannique mais avec une attention bienveillante pour ses sujets.
C’est une forme de transcendance du conflit inévitable entre le père et le fils : Zeus ne castre pas/ne tue pas son père, il ne le prive pas de sa puissance mais en le combattant – en combattant les pulsions instinctives– il établit les cycles de la vie, en assignant à chacun la place qui est la sienne.  
Qu’en est-il de la rencontre de l’enfant et du père ?
A l’origine de son existence, il est essentiel pour l’enfant de rencontrer l’accueil, la tendresse, l’attention qui vont lui permettre de constituer en lui un socle solide (sécurité de base), et cela de la part des deux parents, pris ensemble dans la même fonction maternelle.
Par la suite un détachement devra s’opérer, c'est-à-dire la possibilité pour l'enfant d'acquérir son autonomie, de prendre son envol, de trouver son identité pour devenir un jour un adulte accompli. Le moi ne peut se construire que par la confrontation aux limites, limites entre soi et l’autre donnant existence à la réalité extérieure, limites entre le moi et les pulsions instinctives, maîtrise du fonctionnement qui donne existence à la réalité intérieure, qui se posent ainsi en instances différenciées. Le père – en tant que fonction – est l’instrument de cette différenciation. Le père – en tant que personne – est là pour poser l’autorité qui sera d’autant mieux vécue (et donc constructive de l’identité de l’enfant) qu’elle sera accompagnée d’amour. C’est l’amour que ressent l’enfant de son père qui lui fait comprendre que les limites et frustrations imposées – aussi dures soient-elles – ne visent pas à le détruire. Quoi qu’il en soit, la confrontation au père est toujours une épreuve. S’élançant hors de la matrice, encore dans le deuil de sa chaleur enveloppante, orienté avec détermination vers le processus de transformation, le nourrisson rencontre la figure sévère de Chronos, aussi inévitable et terrifiante que la mort.

En astrologie, en tant que point le plus bas, Saturne (nom latin de Chronos) est la planète la plus éloignée du soleil. Elle symbolise l’obscurité, la mélancolie, l’abandon et la crainte. C’est le pôle négatif vers lequel on doit se diriger afin de pouvoir plus tard s’orienter vers le pôle positif.

Père négatif - père positif

Explorons maintenant les deux polarités de l’archétype, dans les représentations propres à notre culture. Tout se joue autour de l’autorité et du rapport de force.
Le père négatif est parfois représenté sous la forme d’un  vieil homme à barbe blanche et longs cheveux blancs, parfois porteur d’une infirmité et brandissant d’une main une faucille et de l’autre un sablier. On le voit aussi parfois sous la forme d’un sorcier malveillant, rusé et menaçant. Son autoritarisme empêche l’enfant de trouver ses voies : austérité, dépréciation, humiliation, démonstration de force, égoïsme… Dans certains comportements des adolescents, on retrouve la trace de cette polarité intériorisée sous la forme d’un manque de confiance en soi, pessimisme, renonciation… L’adolescent est terrorisé par le risque de mort que représente la confrontation au père, d’où une inhibition de la volonté et de l’action qui n’est ni un manque ni une faiblesse mais un blocage, une sidération due à la rencontre d’une volonté plus puissante. Il s’agit d’une impossibilité à lever les obstacles, à mener une bataille intérieure excessive pour trouver une issue.
Dans les images mythologiques, c’est Ouranos qui empêche ses enfants de sortir du ventre de leur mère ; c’est le Chronos qui dévore ses enfants, les emprisonnant dans un éternel indifférencié.

Le père positif, c’est celui qui utilise sa puissance pour canaliser les forces naissantes de son enfant, sans aucune complaisance ni compromis. Il aide, comprend, reflète, encourage l’imagination, la créativité et la santé psychique en général. Il est aussi porteur d’Eros.
L’image du père représente l’obstacle à vaincre, la personne avec laquelle il y a des comptes à régler et dont il faut prendre la place. Elle est la plus puissante, la plus sage, la plus mûre et la crainte de lui faire face provoque un arrêt dans le processus de transformation et une stagnation de la libido.
Dans les contes, c’est l’adversaire qu’il va falloir accepter d’affronter pour entrer en possession de ses propres ressources. Cette confrontation est figurée par le combat du héros (souvent un adolescent). Si celui-ci accepte le sacrifice représenté par le combat et le risque de la mort (en fait, il meurt toujours pour renaître transformé), il gagne le combat et reçoit du roi la main de sa fille, c’est-à-dire la jeune anima, potentialité de création éternelle. L’union entre le héros et la princesse donne au sujet sa plénitude d’adulte (image du Soi).
Le père est donc celui qui a le pouvoir de garder dans l’indifférencié ou de libérer les potentialités. Il se caractérise par la sagesse, la persévérance spirituelle, la capacité au renoncement (sacrifice nécessaire à la croissance). La transformation à laquelle il contraint est un mouvement positif des valeurs sociales, de l’humanitarisme et de la fraternité universelle (sens de soi, sens de l’autre).

Le double rôle du père

Revenons à la pauvreté des images mythologiques à propos du père qui, dans le domaine qui nous intéresse, ne sont que des géniteurs. Mais n’est-ce pas là le fondement, l’essence de la fonction paternelle : faire advenir un nouvel être ? 7 Reprenons ce que nous avons évoqué plus haut : le père est porteur de la Loi de Différenciation, ou Loi de l’Interdit de l’Inceste. Du point de vue lacanien, la loi de l’interdit de l’inceste oblige l’enfant à se couper de sa mère. Du point de vue jungien, il s’agit de vivre le Processus d’Individuation qui va de l’indifférencié à l’individuation à travers des étapes successives de différenciation. "Sortir de la mère" se joue à la fois sur le plan externe (prise d’autonomie, socialisation…) et sur le plan interne (maîtrise des pulsions, conscience de soi et de l’autre…). Pour cela le rôle du père doit prendre deux aspects :
- reconnaissance de l’altérité de l’enfant, en encourageant les initiatives, en renforçant et mémorisant les réussites, en donnant du sens aux échecs. C’est lui donner la structure interne de la verticalité.
- responsabilisation de l’enfant en l’aidant à prendre conscience et à respecter les limites en soi (maîtrise des pulsions, renoncement au laisser aller et à la passivité fusionnelle) et autour de soi (conscience et respect de l’autre, conscience et respect de la loi sociale).
Le paradoxe de la loi du père, c’est qu’elle pousse à l’action tout en canalisant l’instinct, qu’elle donne confiance en soi tout en faisant renoncer à la toute puissance infantile. La marge de manœuvre est étroite !

Conclusion : de papa à la fonction paternelle

Pour grandir, pour advenir à l’âge adulte, pour advenir à l’état de sujet, l’adolescent doit sortir du monde des femmes, la présence physique et corporelle du père peut ici s’avérer importante.
Fille ou garçon, l’enfant puis l’adolescent a besoin de rencontrer la solidité fiable du père qui a su donner à son autorité une forme qui rassure car c’est une référence sur laquelle on peut s’appuyer.
Nous ne réussissons à affirmer notre identité de sujet qu’au moment de poser un choix ou un acte, au moment de prendre un engagement. C’est être capable de faire exister une position singulière qui nous fait sortir du flou et de l’indéterminé et nous constitue en tant qu’être différencié.
Si, avec la mère on nuance et négocie, avec le père on se structure sur des valeurs qui font loi. Le père est de l’ordre de l’Esprit, par ce biais, il transmet l’ordre et la signification en établissant des limites : limites entre soi et l’autre, limites entre les pulsions et le moi.

1 - Ce qu’il y a de commun aux deux, c’est la Loi, loi de la nature, du côté maternel, loi du corps, incontournable et impitoyable (si elle n’est pas respectée, c’est la mort), la loi de la différenciation, du côté paternel, autrement nommée Loi de l’Interdit de l’Inceste, elle aussi impitoyable et incontournable (s’il y a transgression, c’est la mort psychique, le sujet n’advient pas, il ne revêt pas son humanité).
2 - On trouve les deux orthographes : Chronos et Kronos.
3 - Qui, avant de s’unir à lui, mettait au monde des enfants par parthénogenèse.
 4 - Une variante présente les choses ainsi : Ouranos recouvre totalement son épouse Gaïa et la maintient dans un coït ininterrompu, empêchant ainsi ses enfants de sortir du ventre de leur mère. Avec la faucille d’or, Kronos castre Ouranos, créant ainsi un espace à jamais ouvert entre Gaïa sa mère la terre et Ouranos son père le ciel.
5 - Saturne est parfois présenté comme dieu de l’agriculture, des moissons et semailles.
6 - Sans doute pris dans la culpabilité de devoir son existence au meurtre de son père.
7 - Après, la question de l’éducation de l’enfant est une donnée culturelle reposant sur des principes extrêmement variables.